Habiter

La ferme comtoise : lire une architecture de territoire

Un toit immense qui frôle l’herbe, un pignon clair tourné vers le sud-est, une cheminée de bois pyramidale près du faîtage : la ferme pastorale du Haut-Doubs se lit comme un manuel d’adaptation au climat. Formes, usages, matériaux, transformations et pistes de rénovation, d’après les CAUE, l’Inventaire du patrimoine et le musée des Maisons comtoises de Nancray.

Grande ferme au toit à deux pans, haut du pignon en planches de bois sombre au-dessus d’un rez-de-chaussée enduit de blanc, potager au premier plan.
La ferme à tuyé des Arces-de-Morteau, remontée au musée des Maisons comtoises de Nancray, côté pignon d’habitation (avril 2025). Photo : Wikipedro / CC BY-SA 4.0

Sur les plateaux du Haut-Doubs, la ferme se reconnaît de loin : un volume d’un seul tenant, un toit qui semble poser ses bords sur l’herbe, un pignon clair percé de petites fenêtres. Les CAUE de Bourgogne-Franche-Comté la rangent parmi les maisons pastorales, tournées vers l’élevage, et décrivent un type précis, la pastorale en pignon, présente surtout sur le second plateau du Doubs, mais aussi sur le premier plateau et dans les gorges du Doubs. Apprendre à la lire, c’est comprendre comment un climat, une économie de l’herbe et des savoir-faire de charpentiers ont dessiné un paysage. L’abbé Jean Garneret, curé et ethnologue qui a documenté l’habitat rural comtois, a laissé plus de 5 000 dessins et plus de 90 000 photographies, rappelle une exposition du CAUE du Doubs.

Un seul toit pour la famille, les bêtes et le foin

Tout est réuni sous le même toit : l’habitation, l’étable et la grange. Le CAUE donne des ordres de grandeur saisissants : un plan rectangulaire de 16 à 25 mètres de côté, une hauteur de 9 à 14 mètres. Le toit à deux pans, d’une pente d’environ 30°, descend si bas qu’il peut couvrir, selon la déclivité, jusqu’aux neuf dixièmes de la hauteur du mur gouttereau, et jamais moins de la moitié. Son débord, de 1 à 1,50 mètre, parfois porté par des consoles en bois, protège les maçonneries et ménage un passage au sec autour de la maison.

L’orientation n’a rien de décoratif. Le logis occupe toujours un pignon, généralement au sud-est, pour se protéger de la bise. C’est là que se concentrent les fenêtres, réduites au strict nécessaire et chanfreinées pour laisser entrer la lumière malgré l’épaisseur des murs ; deux baies voisines sont parfois séparées par une seule pierre dure, la « pierre à jumeaux ». L’étable ouvre sur le mur gouttereau, la grange sur le pignon nord-ouest. Au-dessus du logis et de l’écurie, la grange haute engrange le foin qu’exigent les longs hivers ; pleine, elle isole l’habitation du froid. Quand la ferme ne s’appuie pas sur une pente, une levée de grange vient compléter ou créer la déclivité pour que les charrettes de foin y accèdent.

Le tuyé, cœur fumant de la maison

Au centre du logis se tient le tué, ou tuyé : une immense cheminée à foyer central, couverte d’une hotte pyramidale, autour de laquelle se distribuent cave, four, chambres, atelier, poêle et cuisine. On y suspendait les viandes à fumer, et sa chaleur, complétée par celle des animaux de l’écurie, tempérait toute la ferme. Le CAUE rapporte qu’en période de forte neige, le tuyé constituait parfois l’unique entrée de lumière et l’unique sortie de la maison.

Dehors, sa souche se repère près du faîtage : un conduit de bois pyramidal posé sur un soubassement de pierre, protégé par des lames de bois ou, plus récemment, par de la tôle galvanisée, et fermé par deux volets mobiles que l’on manœuvre depuis l’intérieur pour régler le tirage et abriter le foyer. La fiche d’inventaire du patrimoine culturel immatériel consacrée aux salaisons fumées au tuyé du Haut-Doubs rappelle que cette pièce servait aussi à cuire le pain, à fabriquer le fromage et à sécher les récoltes, et que le terme franc-comtois est « tué ». Elle situe ce savoir-faire sur les plateaux du Haut-Doubs, au-dessus de 600 mètres d’altitude, et signale un tuyé daté de 1576 à Chevrotaine, dans le département du Jura.

Le tuyé organisait aussi les circulations. Les trois parties de la maison communiquent, pour ne pas avoir à sortir l’hiver, et le dallage de l’abord extérieur se prolonge à l’intérieur jusqu’au tuyé, qui fait la transition entre espaces « sales » et « propres ». Devant le pignon, le CAUE décrit encore des fruitiers palissés dont le treillage retient la neige, un potager clos de murs de pierres sèches et une citerne alimentée par un chéneau de bois (voir notre article sur le jardin adapté aux saisons franc-comtoises).

Hotte de cheminée noircie de suie où pendent jambons et saucisses, au-dessus d’une maçonnerie percée d’une ouverture cintrée.
Intérieur du tuyé de la ferme des Arces, à Nancray : salaisons suspendues sous la hotte noircie (novembre 2018). Photo : Wikipedro / CC BY-SA 4.0
Ferme au grand toit gris vue de trois quarts, bardée de planches, avec une cheminée pyramidale en bois coiffée d’un petit toit et un abreuvoir de pierre dans l’herbe.
La ferme des Arces à Nancray : près du faîtage, la souche pyramidale en bois du tuyé (juin 2019). Photo : Morio60 / CC BY-SA 2.0

Pierre, chaux et bois : bâtir avec ce que l’on a

Ces fermes sont construites avec les matériaux trouvés sur place. On commençait par un soubassement de pierre, puis on levait une ossature de colonnes en bois portant la toiture et les planchers ; les moellons ne venaient qu’en remplissage. La notice de la ferme de Villebasse, à Grand’Combe-des-Bois, isolée à près de 1 000 mètres d’altitude et inscrite au titre des monuments historiques en 2021, décrit ce même système de charpente à colonnes, les murs étant élevés après l’assemblage des bois.

Les murs, épais de 40 à 60 cm, sont en moellons liés à la chaux, avec des angles et des encadrements en pierre dure. L’enduit de chaux, posé en trois couches, laisse passer l’air et l’eau et évite la condensation ; il est généralement blanc, ses pigments provenant des calcaires blancs du voisinage. Sur les façades exposées aux intempéries, souvent à l’ouest, des tavaillons, petites tuiles de bois posées sur liteaux, protègent la maçonnerie. Le haut du pignon, la ramée, est fermé par des lambrechures : des planches verticales espacées d’un centimètre qui aèrent le foin. Elles avancent parfois de 1 à 1,50 mètre sur des consoles, en « rangs pendus ». Le toit, lui, était autrefois couvert d’ancelles ou de tavaillons.

Des fermes qui changent de vie

La ferme comtoise n’a jamais été figée. Au XIXe siècle, certains toits ont été « retournés » : en changeant le sens de la toiture, le pignon devenait gouttereau et la grange gagnait environ 20 % de volume. Aux XVIIIe et XIXe siècles, de nouvelles maisons placent la grange à l’arrière et un étage complet de logis sur le pignon, les lambrechures se réduisant à des volutes. Au XXe siècle, la tôle a souvent remplacé le bois des lambrechures, et les couvertures actuelles, tôle ondulée ou tuiles, ont imposé de renforcer les charpentes.

Dans le Pays horloger, la ferme a aussi accueilli l’établi. À Bonnétage, l’Inventaire général du patrimoine culturel décrit une ferme datée de 1744 où l’horloger Charles Tournier dirigeait, avant 1914, un atelier d’une quinzaine de personnes ; une fenêtre multiple percée au sud signale encore cet usage. Dans la même commune, une autre ferme, agrandie par l’horloger Alexis Cuenin après son achat vers 1889, a vu sa levée de grange remplacée par un escalier couvert. D’autres transformations ont été plus radicales : devenue résidence secondaire en 1957, la ferme de Villebasse a été décrépie et dotée de deux portes-fenêtres en aluminium.

Rénover sans effacer

Transformer une ferme en logement pose d’abord la question de la lumière. Le CAUE de Bourgogne-Franche-Comté en fait l’un des principaux enjeux, les volumes étant profonds et les ouvertures rares, tout en recommandant de ne pas modifier les ouvertures anciennes, qui correspondaient chacune à une fonction. Il conseille de privilégier les percements en façade ou en pignon, le châssis de toit restant la solution quand la pente interdit la lucarne. L’extension, note-t-il, reste rare, les fermes offrant déjà un volume important.

Côté matériaux, la fiche « Rénover une maison de village » du CAUE du Doubs recommande des enduits au mortier de chaux et sable de carrière, rappelle que le bâti ancien « respire » et que les principales pertes de chaleur passent par le toit, le plancher bas et les défauts d’étanchéité à l’air. Les petits détails comptent aussi : consoles en bois, épis de faîtage ou charnières de portes de grange figurent parmi les éléments à préserver. Avant tout projet, renseignez-vous en mairie sur l’éventuel avis de l’Architecte des Bâtiments de France et sur le document d’urbanisme. Le CAUE du Doubs propose des conseils gratuits sur rendez-vous ; il ne dessine pas les plans et recommande un architecte pour un projet contemporain ou un agrandissement important.

La voir de près, à Nancray

Pour entrer dans une ferme à tuyé, le plus simple est le musée des Maisons comtoises, à Nancray, à 15 km de Besançon. Imaginé en 1980 par l’abbé Jean Garneret et Pierre Bourgin et ouvert en 1988, il rassemble 35 édifices des XVIIe au XIXe siècle, démontés, transportés et reconstruits depuis 1984 sur 16 hectares. La ferme à tuyé des Arces-de-Morteau, venue du Haut-Doubs, y est présentée avec son jardin ; c’est elle que le CAUE choisit pour illustrer le type. Le pan ouest de sa toiture en tavaillons d’épicéa a été restauré en 2021. Comptez une demi-journée, fruitière comprise, puis prolongez avec notre article sur la visite d’une fruitière à comté ou avec Besançon en deux jours.

Dans le Haut-Doubs, Doubs Tourisme signale d’autres lieux consacrés à ce patrimoine : les fermes-ateliers du Beugnon à Grand’Combe-Châteleu, la ferme-musée du Montagnon à Fournets-Luisans et la ferme-musée la Pastorale à Bonnevaux. Vérifiez leurs ouvertures avant de partir. Pour d’autres pistes, voyez la rubrique Habiter, la page Doubs ou notre carte des lieux.

Questions utiles

Faut-il écrire « tuyé » ou « tué » ?

Les deux se rencontrent. La fiche d’inventaire du patrimoine culturel immatériel précise que le terme franc-comtois est « tué » ; le CAUE de Bourgogne-Franche-Comté écrit « tué » ou « tuyé », et les dossiers de l’Inventaire général parlent de « fermes à tué ».

Où visiter une ferme à tuyé dans le Doubs ?

Au musée des Maisons comtoises de Nancray, qui présente la ferme à tuyé des Arces-de-Morteau (saison 2026 : du 4 avril au 1er novembre). Doubs Tourisme cite aussi les fermes-ateliers du Beugnon (Grand’Combe-Châteleu), la ferme-musée du Montagnon (Fournets-Luisans) et la ferme-musée la Pastorale (Bonnevaux) : horaires à vérifier auprès de chaque lieu.

Sources consultées

Horaires, tarifs et conditions d’accès évoluent : vérifiez-les auprès des sites officiels avant de partir. Une erreur ? Signalez-la à la rédaction.